Notes sur la non-violence du mouvement 15-M

[Traduit par J. Palais]

Le mouvement 15-M est un mouvement non-violent. C’est une caractéristique qui lui est si essentielle qu’elle n’a pas été décidée en assemblée : elle va de soi, elle s’est imposée comme une évidence. Nous ne décidons pas de notre ADN, nous naissons avec.

Cette “décision non décidée” est si forte que personne n’y a contrevenu pour le moment, malgré les provocations, les expulsions, les coups. (Il existe d’autres “décisions non décidées”, que tout le monde connaît : que nous sommes un mouvement horizontal, inclusif, respectueux, sans représentation, ne comportant ni sigle ni parti politique, etc.).

La non-violence ne signifie pas non-conflit. Nous avons occupé des places, nous avons manifesté sans permission, nous avons entravé des expulsions, nous avons repoussé la police hors des quartiers… Autrement dit, la non-violence du 15-M n’est pas passive, elle n’est pas conforme à la loi et ne relève pas de la forme classique de la politique, mais elle est active, rebelle, désobéissante et créative.

Le choix de la non-violence n’est pas celui d’éviter le conflit, mais plutôt celui de placer ce conflit selon nos propres conditions, en choisissant nous-mêmes son scénario et en fixant notre propre rythme.

En fait, le mouvement 15-M a été capable de faire ce que d’autres mouvements, plus « radicaux », ont tenté de faire sans succès depuis des années. C’est une question de force. Le mouvement 15-M a une force que n’avaient pas d’autres mouvements.

Que signifie avoir de la force ? Ceux qui ont de la force sont ceux qui peuvent changer et modifier la réalité, contester l’ordre du jour dominant, imposer leurs propres problèmes, montrer ce qui est caché, dire ce qu’il est interdit de dire, transformer les vies, les liens, et les vibrations entre les êtres humains.

La violence et la force ne sont pas synonymes. La force que l’on a ne se mesure pas au niveau de violence que l’on peut exercer. La force du mouvement 15-M tient (entre autres) à sa capacité à accueillir la diversité, à prendre l’initiative et à être imprévisible. Si le mouvement 15-M a « décidé » d’être non-violent, c’est parce qu’il sent très clairement que les actes de violence – d’agression, de menace ou d’intimidation, d’émeutes et d’affrontements avec la police – affaiblissent ces trois sources de sa propre force.

Les autorités ont cherché très clairement à obtenir des images d’émeutes lors de l’expulsion de la Plaza Cataluña : des images qui ont été vues des milliers de fois et qui confirment tous les clichés qui divisent et isolent du reste de la population ceux qui protestent. Le mouvement a été très habile pour continuellement déjouer ces scénarios, qui ont été préparés pour nous et dans lesquels nous étions attendus. Nous avons pris la tangente. Il est frappant de constater qu’à l’intérieur du mouvement il y en aient encore qui soient disposés à fournir au pouvoir politique et médiatique les images qui contribuent à l’érosion de la large légitimité et du soutien social du mouvement 15-M.

Nous avons pris la tangente, car nous ne voulons pas entretenir le cercle vicieux bien connu de la répression / arrestations / blessés / peur / rancœur/ réaction / anti-répression, où nous perdons toute initiative de poser des questions sur la société dans laquelle nous aimerions vivre ensemble, comment nous voulons gouverner, ce que nous voulons faire avec les richesses que nous produisons tous ensemble, etc.

La violence nous rend prévisibles : elle renforce les rôles et les rapports prédéfinis (répression policière / manifestant victime). Traiter un agent de police de « fils de pute » conforte cette répartition des rôles. Chacun sait alors qui il est, qu’elle est son identité, et ce qu’il doit ressentir par rapport a l’autre. Ce n’est peut-être pas très grave, mais ça n’a rien de subversif non plus. Au lieu de cela, les gestes que nous avons souvent vu dans le mouvement 15-M ont interpelé les policiers de manière positive, avec des formes de communication ironique ou empathique, pour débloquer la situation : en déstabilisant, en embarrassant ou en inquiétant, ces actions rompent alors les « automatismes », remettent en question les clichés, font poser des questions, et court-circuitent le prévisible, afin que chacun se rende compte qu’il a à penser, agir et sentir par lui-même.

Nous contre la police. La police contre nous. C’est une image bien trop facile pour ce que nous faisons, la ligne de séparation est trop simpliste. Notre lutte n’est pas comme cela. L’ennemi que nous combattons est une « logique » que, en premier lieu, nous devons surpasser à l’intérieur de nous-mêmes (par exemple, dans les milliers de décisions quotidiennes, par lesquelles nous soutenons ce système dont nous faisons tous partie, parce que personne n’est à l’extérieur du système). Il y a un grand « potentiel d’humanisation » dans le mouvement 15-M. Nous disons que nous sommes des êtres humains et non des marchandises dans les mains des politiciens ou des banquiers. Pour la même raison, nous pouvons penser qu’un policier est beaucoup plus que sa « fonction » et que nous nous adressons à son humanité (quand nous nous engageons dans un dialogue ou quand nous leur rappelons qu’ils ont eux aussi des prêts hypothécaires, mais aussi quand nous crions « honte » lors d’une expulsion ou d’un raid).

La violence et la non-violence sont-elles compatibles ? L’expérience montre que la violence est toujours placée au centre de ce qui se passe, comme un tourbillon qui aspire et tire tout le reste à l’intérieur de lui-même. La non-violence peut s’exprimer de nombreuses façons, mais la violence d’une seule manière. Dans les actions non-violentes, il peut y avoir beaucoup de personnes différentes, tandis que les actions violentes impliquent toujours un groupe très spécifique de personnes (hommes, jeunes, etc.) Nous voulons affirmer, dans la forme de notre organisation comme dans notre comportement dans la rue, les caractéristiques de notre ADN : l’horizontalité, l’ouverture, la diversité.

Perdre l’initiative, perdre la diversité, perdre l’imprévisibilité, c’est perdre notre force. La force est radicale. La non-violence est ce qui nous a rendus forts et ce qui continue à nous rendre plus forts encore et plus radicaux. Détruire sans destruction est la meilleure forme de destruction.

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