Louise Michel, l’indignée, Prise de possession, 1904 (texte probablement écrit à la fin des années 1880) réédité en 2009 par les Editions D’ores et déjà, Paris

« N’y a-t-il pas assez longtemps que la finance et le pouvoir font leurs noces d’or à l’avènement de chaque nouveau gouvernement ? C’est depuis toujours, tandis que, lourds et mornes,les jours s’entassent comme le sable sur les foules, plus exploitées, plus misérables que les bêtes d’abattoir.
[…] La propriété individuelle s’obstine à vivre malgré ses résultats anti-sociaux, les crimes qu’elle cause de toutes parts, crimes dont la centième partie seulement est connue, l’impossibilité de vivre plus longtemps rivé aux misères éternelles. L’effondrement des sociétés financières, par les vols qu’elles commettent – la danse macabre des banques – ,les gaspillages des gouvernements affolés qui se feraient volontiers entourer chacun par une armée pour protéger les représentations propices et les festins des hommes de proie, toutes ces turpitudes sont les derniers grincements de dents qui rient au nez des misérables.
Une seule grève générale pourrait y mettre fin, elle se prépare sans autre meneur que l’instinct de la vie – se révolter ou mourir, pas d’autre alternative.
Cette première révolte de ceux qui ont toujours souffert est semblable au suicide; toute grève partielle peut être considérée ainsi. Patience ! Elle se fera générale, et elle n’aura pas de caisse de secours, rien, puisque le bénéfice n’a jamais été pour les travailleurs. On sera donc porté à considérer comme butin de guerre la nourriture, le vêtement, l’abri indispensable à la vie. N’y a-t-il pas butin de guerre en effet, plus que dans aucune guerre, dans la lutte sociale ?
Cette situation ne pourrait durer. Une fois la révolte commencée, tout le prolétariat s’y trouve acculé.
Il devient de plus en plus nombreux: les petits et même quelque gros commerçants, ruinés par les grandes entreprises, les petits employés, un nombre incalculable de ceux qui cachent leur misère, traînant à la recherche d’un travail toujours fuyant l’habit noir râpé; toutes ces vies, toutes ces intelligences qui ne veulent pas mourir, s’y mettront, à la grève générale. L’énergie du désespoir n’est jamais vaincue.
Lors même que les patrons croiraient reculer l’échéance en n’employant plus que des rouages de fer et renverraient tous les bras humains, cela ne les sauverait pas – eux-mêmes sont traînés à la remorque des empereurs du capital comme ils traînent leurs esclaves.[…]
La prise de possession, soit qu’il y ait lutte suprême autour de la bastille capitaliste, soit que l’intelligence humaine l’ait prise d’avance et que l’étape entière entre dans la place les portes ouvertes – la prise de possession ne peut tarder pas plus que les jours de décembre être remplacés par ceux de janvier.[…] Prise de possession est plus exact qu’expropriation, puisque expropriation impliquerait une exclusion des uns ou des autres, ce qui ne peut exister, le monde entier est à tous, chacun alors prendra ce qu’il lui faut.[…]
Personne ne peut croire que les transformations des sociétés s’arrêtent à nous et que la plus illusoire des républiques soit la fin du progrès. C’est l’anarchie communiste qui de toutes parts est à l’horizon, il faut la traverser pour aller plus loin; on la traversera, le progrès ne pouvant cesser de nous attirer, les multitudes ne pouvant s’habituer à vivre sans pain, à dormir sans abri, eux, et leurs petits plus abandonnés que des chiens errants.
Les masses profondes font un immense remous, elles vont battre en brèche tout le vieux monde.
[…] Rien ne peut être bâti sur la ruine, c’est pourquoi nous applaudissons au chaos des vieilles institutions.
Nous applaudissons aussi à l’éveil qui sonne. […] Les bouleversements sociaux, comme les tremblements de terre, suivent une même ligne volcanique; ils se propagent surtout par l’électricité de la pensée ainsi que par des fils conducteurs.
[…] Que ce soit la grève, la peste ou la guerre qui donne le coup d’épieu au vampire du capital, la prise de possession de tout par tous n’est pas moins faite. Les uns, las de souffrir, les autres, indignés, tous, amis et ennemis -entendez-vous ? Ennemis même – ils n’ont rien à perdre, tout à y gagner. La prise de possession de tout par tous n’est que la délivrance de tous – la fin du vol éternellement commis par les privilégiés et stupidement acceptés par les foules.

Sur les partis…

Pourtant, si cela vous plaît, prolétaires du monde entier, restez comme vous êtes – peut-être que dans une dizaine de mille ans vous aurez réussi à hisser au pouvoir trois ou quatre; ce qui vous fait espérer une majorité socialiste dans vingt-cinq à trente mille ans.
Mais à mesure qu’ils entrent dans cette caverne incrustative, tous se pétrifient pareillement. Peut-être aussi, camarades, la comédie parlementaire vous amuse, et pour peu qu’il vous plaise d’imiter le jeune Détulli, vous auriez une partie de ce qu’il fallait à la ruine de la décadence, les spectacles; quant au pain, n’y comptez pas. Ne comptez pas non plus sur l’abri.
[…] Dites-nous, camarades de toutes les ligues, est-ce que vous allez continuer ainsi, usant les urnes, le temps et l’argent, usant vos vies inutilement?
Que vous ont fait ces autres camarades que vous cherchez à faire entrer dans le lazaret du Palais-Bourbon, pourquoi les persuader qu’ils peuvent tout ? Ils ne peuvent rien que pourrir comme les autres.
[…] Peut-on encore parler du suffrage universel sans rire ? Tous sont obligés de reconnaître que c’est une mauvaise arme; que, du reste, le pouvoir en tient le manche, ce qui ne laisse guère aux bons électeurs que le choix des moyens pour être tonquinés ou endormis. […]
Eh bien, les bulletins de vote destinés à être emportés par le vent avec les promesses des candidats ne valent pas mieux que les sagaies contre les canons.
Pensez-vous, citoyens, que les gouvernements vous les laisseraient si vous pouviez vous en servir pour faire une révolution ?
Votre vote, c’est la prière aux dieux sourds de toutes les mythologies, quelque chose comme le mugissement du bœuf flairant l’abattoir, il faudrait être bien niais pour y compter encore, de même qu’il ne faudrait pas être dégoûté pour garder les illusions sur le pouvoir; en le voyant à l’œuvre, il se dévoile, tant mieux.

Leave a Reply

Please log in using one of these methods to post your comment:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: